Publié aux éditions du Noroît en 2024, Khawal : le privilège de la beauté est un livre pluridisciplinaire qui reflète bien l’univers artistique complexe et diversifié de Nour Symon. La multiplication des formes et des disciplines artistiques employées au sein du récit en fait un objet hybride, qui échappe aux frontières génériques et matérielles habituellement associées au livre.

La pratique artistique de Nour Symon est singulière, riche et variée. L’artiste égypto-québécois·e compte parmi ses réalisations la direction artistique et musicale de plusieurs projets, dont Je suis calme et enragé·e (2022 ; disque paru en 2025) et voir dans le vent qui hurle les étoiles rire, et rire (l’un·e sans l’autre) (2016-2018, disque paru en 2020). Iel est également pianiste et s’est produit·e sur des scènes à travers le monde.

Page couverture du livre Doux rêves, belles personnes.

Son travail en arts visuels a été exposé à plusieurs endroits, notamment à la Charpente des fauves, à la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal, à la Chapelle historique du Bon-Pasteur, au Palazzo Ducale di Lucca et à l’Usine C. Artiste transdisciplinaire, iel a mis en opéra du roman Le désert mauve de Nicole Brossard. Plus récemment, iel a publié le livre jeunesse Doux rêves, belles personnes, en collaboration avec l’illustratrice Élodie Dermange.

Au-delà de la diversité des médiums qu’iel investit, son œuvre est traversée par une réflexion sur la complexité de ses identités, iel se décrivant comme « trans fèm égypto-québécois·e neurodivergeant·e polyamoureux·se et pansexuel·le ». Cette exploration est d’ailleurs au cœur de son essai poétique Khawal : le privilège de la beauté.

Khawal : Le privilège de la beauté, qui se situe entre récit de soi et autothéorie, semble émerger d’un besoin pressant d’intégrer à son identité, avec bienveillance et amour, l’héritage égyptien paternel. Différentes stratégies sont mobilisées par Nour Symon pour y arriver : entre autres, quelques tentatives d’apprendre l’arabe égyptien (un exercice auquel iel se livre seul·e ou avec sa sœur), apprendre à cuisiner des plats traditionnels, consommer la culture égyptienne que ce soit par la musique ou l’histoire et, finalement, se rendre au pays.

Page couverture du livre Khawal: Le privilège de la beauté.

D’abord, l’auteur·ice se livre à la réappropriation de l’histoire aujourd’hui stigmatisée du khawal. Nour Symon redécouvre ce terme alors qu’iel tente d’apprendre l’arabe :

J’ai commencé par me rappeler le plus possible de mots et d’expressions de mon enfance. Le mot khawal m’est tout de suite revenu en tête. Un mot du quotidien soulignant autant une certaine tendresse ou une connivence qu’un reproche, voire une tension importante. C’est un mot que j’entendais partout dans l’immeuble où habitait ma famille, rue Tillemont à Saint-Michel (Montréal) […]. Le « khawal » de ma famille égyptienne résonnait aussi avec le « fif » de ma toute petite famille québécoise. Là où le fif des années 1990 se faisait tabasser dans les cours d’école, le khawal était tellement honni que son existence même, au sein de la communauté, était inimaginable.[1]


Une photographie en noir et blanc qui montre une personne Khawal.

En remontant à l’origine du terme, iel découvre que celui-ci désigne en fait une figure traditionnelle, soit un « danseur baladi habillé en femme, maquillé de khôl et aux pieds et mains ornés de henné.[2] » Iel constate également que la connotation péjorative aujourd’hui associée au terme ne lui est pas intrinsèque, mais qu’elle s’est plutôt construite dans le contexte de la colonisation. La découverte de cette figure permet ainsi à Nour Symon de dissocier le khawal de la stigmatisation qui lui a été progressivement associée et d’envisager autrement ce terme et ce qu’il représente.


C’est à travers la figure du khawal qu’iel entreprend de renouer autrement avec son héritage égyptien, jusqu’ici associé à une certaine violence :

Apprendre l’existence des khawalat a débloqué quelque chose de fondamental dans mon esprit, alors que je cherchais, par l’apprentissage de la langue arabe, une prise sur mon racisme internalisé, en visant sa déconstruction. N’ayant plus de connexion forte avec ma famille égyptienne, à cause de leur racisme, queerphobie et d’autres enjeux familiaux, j’ai malgré tout toujours senti dans ma chair, dans mon propre regard mais aussi dans le regard qu’on me portait, qu’une nécessité profonde existait en moi de réconciliation, puis de célébration de mon héritage complexe. Les quelques photos de khawalat que j’ai pu trouver ont été une première clef de jouissance identitaire.[3]


Une démarche qui reflète les appartenances identitaires

La construction de ce récit, tant par sa forme éclatée que par sa pluridisciplinarité, donne forme à une démarche de revalorisation de la complexité identitaire personnelle. La forme fragmentaire du livre fait harmonieusement cohabiter poésie, lettres, arts visuels, musique – notamment par la présence de codes QR dans les marges –, publications sur les réseaux sociaux, recettes et photographies, le tout écrit en français, en arabe égyptien et en anglais.

Deux pages du livre. À gauche une peinture. À droite du texte et un code QR.

Nour Symon creuse les vestiges de son intimité en revisitant les souvenirs de son enfance, mais aussi à travers des lettres destinées à différentes personnes. Iel s’adresse notamment à Julie, une ancienne partenaire, en questionnant leur relation et leur désir d’enfanter ensemble; à sa nièce, à qui iel raconte le moment où sa mère est venue à son secours en Allemagne; ainsi qu’à Naomi Fontaine, en réponse à son livre Shuni – qui prend lui-même la forme d’une lettre adressée à son amie Shuni –, afin de lui faire part des réflexions suscitées par sa lecture. À travers ces lettres empreintes de vulnérabilité se dessine un portrait du·de le·a narrateur·ice dans son rapport à autrui.

Au début du récit se trouve un code QR qui mène le·a lecteur·ice à une liste de lecture rassemblant les pièces musicales mentionnées dans le livre. On y trouve une quarantaine de titres issus de différentes époques et de différents genres musicaux, interprétés notamment par Sayyed Darwish, John McGale, Mohamed Moaz, Dalida, Ginette Reno, Stromae, Martine St-Clair, Les Colocs, Manu Chao, Céline Dion et Patricio Molina, ainsi que des chansons de Nour Symon iel-même. Le lectorat peut ainsi choisir d’explorer la liste de lecture de manière aléatoire ou de se laisser emporter au rythme du texte en scannant les codes QR qui renvoient à une chanson particulière lorsqu’ils apparaissent au fil du récit dans les marges. Cette liste de lecture n’est qu’un exemple de la diversité culturelle qui a contribué à forger l’identité plurielle de l’auteur·ice.

Une page du livre qui montre un poème et des codes QR.

Plusieurs images, qu’il s’agisse de photographies ou de captures d’écran de publications sur les réseaux sociaux, accompagnent le périple de Nour Symon en Égypte. Leur présence donne l’impression de feuilleter le journal de bord de l’auteur·ice et de partager, avec une certaine intimité, les étapes de son retour vers le pays natal paternel. Cette proximité, renforcée par l’immédiateté des publications issues des réseaux sociaux, donne accès aux réflexions, aux appréhensions et aux questionnements de Nour Symon, notamment en ce qui concerne son identité queer et la criminalisation de celle-ci en Égypte. Le voyage prend alors une dimension profondément personnelle : comment être soi-même dans un lieu où une part de soi n’a même pas le droit d’exister?

Deux pages du livre qui montre des publications Facebook.
Photo : Frédérique Dupuis
Deux pages du livre. À gauche une création graphique. À droite un poème.

Le·a lecteur·ice assiste, aux premières loges, aux différents moments où l’auteur·rice se défait progressivement du racisme intériorisé qu’iel estime avoir porté avant son voyage, ce qui lui permet peu à peu de renouer avec son héritage égyptien copte. La diversité identitaire qui constituait auparavant une source de tiraillement devient alors une richesse à célébrer.

Misant sur l’émotion, le récit entraîne le·a lecteur·ice dans une quête visant à revaloriser la complexité identitaire de l’auteur·ice. Cette quête s’effectue tant par des démarches formelles qui mettent à profit la plasticité du livre que par le voyage, la rencontre et l’apprentissage. La forme du récit devient ainsi indissociable de la démarche identitaire qui le traverse : en faisant éclater les frontières du livre, Nour Symon fait également éclater celles d’une identité qui ne saurait être réduite à une appartenance unique.

Titre: Khawal: Le privilège de la beauté
Auteur.ice : Nour Symon
Date de parution : 2024
Nombre de pages : 475


[1] Nour Symon, Khawal : Le privilège de la beauté, Montréal, Noroît, 2024, p. 129-130.  

[2] Nour Symon, Khawal : Le privilège de la beauté, Montréal, Noroît, 2024, p. 130.  

[3] Nour Symon, Khawal : Le privilège de la beauté, Montréal, Noroît, 2024, p. 130-131.  

0 Shares:
Vous aimerez aussi...
Image montrant le titre de l'oeuvre Oùrs.land
Lire plus

Ours.land

Le site web oùrs.land, créé par Gwen Catalá, unit les écritures de Marie-Andrée Gill, Mahigan Lepage, Laure Morali, Sébastien Ménard et Anna Lupien qui, partant à la recherche de l’Oùrs, ont découvert qu’il pouvait être polaire, humain, vieil homme, introuvable ou tapi au fond de nous.