Monique Régimbald-Zeiber : les ouvrages et les heures … et les restes propose une approche singulière du livre d’artiste. L’ouvrage relate l’avant, le pendant et l’après de l’exposition-bilan, tout en décentralisant la posture de l’artiste grâce à une narration polyphonique. Le projet, initialement centré sur l’œuvre de Monique Régimbald-Zeiber, est désormais un projet collectif à part entière.

Anciennement professeure d’arts visuels à l’UQAM, Monique Régimbald-Zeiber est également artiste et autrice. Bien que sa démarche s’étende sur plus de trente-cinq ans de pratique, elle a toujours conservé un même mouvement : celui de donner une voix à celles qui n’en n’ont pas eue. Régimbald-Zeiber affirme avoir été fascinée très tôt par ce qui reste, « des retailles, des bribes, des fragments, des bouts… Des restes pas que dans l’assiette de la peinture mais dans l’Histoire et dans les histoires racontées sur et par des femmes[1]. » Ces restes, précise-t-elle, ne sont pas simplement représentés ou évoqués : ils constituent le matériau premier de son travail, tant sur le plan conceptuel que matériel. L’ensemble de son œuvre prend ainsi la forme d’une courte-pointe composée d’identités reléguées aux marges et de paroles oubliées.

Photographie de deux pages du livre d’artiste représentant une salle d’exposition. On y voit quatre œuvres chacune composée de fragments de mots assemblés en motifs rappelant des courtepointes textiles.
Image tirée du livre d’artiste : Monique Régimbald-Zeiber : les ouvrages et les heures… et les restes, p. 68-69.

Francine Paul qualifie la démarche de Régimbald-Zeiber d’« entrecroisement des langues visuelles et verbales[2] ». Peinture et littérature y sont mobilisées conjointement afin de faire émerger la voix et le corps de celles dont l’histoire a été racontée sans réelle singularité, voire complètement reléguée au silence.

Le livre d’artiste

Page couverture du livre d’artiste à fond blanc. On y voit plusieurs tableaux alignés sur une unique tablette murale, disposés côte à côte comme des livres rangés sur une étagère.

Le 16 octobre 2018, la commissaire Anne-Marie St-Jean Aubre invite Monique Régimbald-Zeiber à présenter une exposition-bilan de son travail au Musée d’art de Joliette. Après avoir accepté l’invitation, Régimbald-Zeiber lance à son tour un appel aux femmes œuvrant dans le milieu de l’art et de l’écriture, les invitant à répondre à la question suivante : « Comment reçoivent-elles ce que l’exposition Les ouvrages et les heures propose? »

Le livre Monique Régimbald-Zeiber : les ouvrages et les heures … et les restes s’inscrit dans le processus de création. L’artiste l’explique ainsi :

Ce qui est en jeu dans ce livre, c’est l’exposition. Le terme d’un exercice et le début d’un autre. Le travail de l’exposition comme expérience, comme lieu de mille rencontres possibles. Je me suis dit qu’il faudrait inviter ces femmes à dire leur expérience et leur rencontre, avec l’esprit leur travail dans l’art. Il n’y a pas de commencement. Il y a des lieux, des moments, des gestes, des œuvres, et il y a les personnes.[3]

Fidèle à sa démarche, Régimbald-Zeiber privilégie une structure polyphonique qui refuse toute lecture univoque de l’œuvre – ou de l’Histoire. En multipliant les voix et les points de vue, elle décentralise l’autorité de l’artiste pour faire place à une parole partagée, ancrée dans des vécus singuliers. Cette constellation de regards et de récits participe d’un féminisme de la relation, où l’œuvre devient un lieu de rencontre (entre femmes disparues et contemporaines), de transmission et de solidarité, plutôt qu’un objet clos ou hiérarchisé.

Le livre d’artiste est ainsi divisé en sept parties : (1) « le liminaire », (2) « l’artiste », (3) « la commissaire », (4) « l’exposition », (5) « les écrivantes », (6) « les restes », (7) « le post-scriptum ». Chacune des parties, sauf « les écrivantes » et « le post-scriptum », alterne entre la voix de l’artiste (fragments mis en caractère gras) et celle de la commissaire (fragments mis en italique).

Photographie de deux pages du livre d’artiste montrant la disposition des fragments textuels : les passages rédigés par l’artiste apparaissent en caractères gras, tandis que ceux écrits par la commissaire sont en italique, distinguant visuellement leurs voix respectives.
Image tirée du livre d’artiste : Monique Régimbald-Zeiber : les ouvrages et les heures… et les restes, p. 6-7.

La section « le liminaire » propose une mise en contexte du projet éditorial, alors que la section « l’artiste » retrace l’amorce du projet d’exposition-bilan. On y découvre les premières impressions que Régimbald-Zeiber et St-Jean Aubre ont l’une de l’autre, les lieux de travail qu’elles investissent ensemble, leurs sensibilités communes, les recherches de toiles dans les archives, les hésitations, les échanges de textos, les idées de titres… Anne-Marie St-Jean Aubre affirme que cette exposition est « le fruit d’un tête-à-tête : le nôtre[4] », et c’est précisément ce que cette seconde section donne à lire, à travers un partage de la narration où se construit de façon simultané le projet et la relation.

La troisième section, « la commissaire », se concentre sur le travail d’Anne-Marie St-Jean Aubre, soit la mise en exposition de l’œuvre de Régimbald-Zeiber, l’explication de sa démarche et le dégagement de thématiques récurrentes. Afin d’assurer une cohérence à l’exposition-bilan, les deux femmes ont choisi de structurer le parcours autour de quatre grandes questions : (1) Quelles histoires raconter? Quelles histoires méritent d’être rapportées? Quelles perspectives adopter pour les raconter? (2) Une certaine histoire de la peinture? (3) Une histoire de la chair et de la langue? (4) Une histoire ancrée dans le passé? Tournée vers le futur? Chacune de ces questions arrive à tisser des liens entre les thématiques centrales de l’œuvre de Régimbald-Zeiber tout en évitant de les refermer. Au contraire, elles demeurent volontairement ouvertes, accueillantes à de nouvelles lectures et susceptibles d’être reprises, prolongées et réactivées par d’autres.

La quatrième section, « l’exposition », est composée exclusivement de photographies qui donnent à voir l’organisation de la salle ainsi que le déploiement de l’exposition. Celles-ci proposent une variété de point de vue : certaines se concentre sur le cadrage des œuvres, tandis que d’autres offrent une vision d’ensemble de l’espace. Le lectorat de ce livre d’artiste accède ainsi à une compréhension plus précise d’une expérience qui se voulait, par nature, éphémère. 

La cinquième section, « les écrivantes », s’amorce avec une série de photographies documentant le premier contact des femmes invitées en tant qu’écrivantes à l’exposition-bilan. Bien que figées, ces images donnent accès à leurs expressions faciales et à leurs gestes. André-Line Beauparlant, Francine Paul, Johanne Jarry, Cynthia Girard-Renard, Martine Delvaux, Nicole Jolicœur, Louise Déry, Anne-Marie Ninacs, Gisèle Trudel et Sophie Jodoin sont ensuite invitées à rédiger un court texte répondant, de près ou de loin, à la question « Comment reçoivent-elles ce que l’exposition Les ouvrages et les heures propose? » Ces textes prennent des formes variées : certains relèvent davantage de l’explication, s’inscrivant dans une critique affectée ; d’autres adoptent une posture plus abstraite, poétique ou narrative ; enfin, certaines se déploient dans une écriture plus essayistique et engagée.

Mosaïque de photographies documentant le premier contact des écrivantes avec l’exposition-bilan, montrant leurs réactions et leurs interactions initiales avec les œuvres et l’espace d’exposition.
Image tirée du livre d’artiste : Monique Régimbald-Zeiber : les ouvrages et les heures… et les restes, p. 80-81.
Plan schématique de la salle d’exposition montrant la disposition des murs, des ouvertures et l’emplacement des œuvres dans l’espace.

La section « les restes », quant à elle, constitue un volet plus technique de ce livre d’artiste. Elle se compose d’un plan de la salle d’exposition sur lequel l’emplacement des œuvres est indiqué à l’aide de numéros, auxquels les lecteur·ices peuvent se référer afin de d’obtenir dans une liste le titre, les matériaux et les dimensions de chaque œuvre ayant occupé l’espace. On y trouve également les biographies de l’ensemble des femmes investies dans ce projet éditorial.

Enfin, « le post-sciptum » constitue une section du livre élaborée après le 16 mars 2020, date à laquelle le Musée d’art de Joliette a fermé ses portes en raison des mesures sanitaires liées à la pandémie. Monique Régimbald-Zeiber et Anne-Marie St-Jean Aubre se sont alors demandé si aborder l’exposition depuis cette nouvelle perspective permettrait de poursuivre la réflexion autrement. Elles ont ainsi invité Céline Surprenant – qui possède également une pratique artistique et littéraire – à écrire à partir de cette posture, laquelle correspond, en quelque sorte, à celle du lectorat qui n’aura jamais accès à l’exposition in situ. Elle évoque notamment que certain·es artistes ont cherché à déjouer cette séparation forcée des œuvres en y intégrant les regardeur·euses, et s’interroge sur la possibilité que ce soit précisément ce que parvient à accomplir Monique Régimbald-Zeiber avec ce livre d’artiste : déjouer l’absence et la passivité.

En plus de raconter l’avant, le pendant et l’après de l’exposition-bilan, Monique Régimbald-Zeiber : les ouvrages et les heures … et les restes parvient à rassembler les restes de l’exposition en chacune des invitées, qu’elles aient été en contact avec l’œuvre in situ ou ex situ. Ce livre d’artiste donne non seulement accès à leurs impressions, mais agit également comme amorce à la création. Un projet à nature éphémère se trouve ainsi ancré dans le temps à partir de multiples points de vue.


[1] Monique Régimbald-Zeiber, Monique Régimbald-Zeiber : les ouvrages et les heures … et les restes, Monique Régimbald-Zeiber et Anne-Marie St-Jean Aubre [dir.], Éditions les petits carnets, 2020, p. 34.

[2] Francine Paul, Monique Régimbald-Zeiber : les ouvrages et les heures … et les restes, Monique Régimbald-Zeiber et Anne-Marie St-Jean Aubre [dir.], Éditions les petits carnets, 2020, p. 85.

[3] Monique Régimbald-Zeiber, Monique Régimbald-Zeiber : les ouvrages et les heures … et les restes, Monique Régimbald-Zeiber et Anne-Marie St-Jean Aubre [dir.], Éditions les petits carnets, 2020, p. 7.

[4] Anne-Marie St-Jean Aubre, Monique Régimbald-Zeiber : les ouvrages et les heures … et les restes, Monique Régimbald-Zeiber et Anne-Marie St-Jean Aubre [dir.], Éditions les petits carnets, 2020, p. 21.


Sources :

  • Livre d’artiste : Monique Régimbald-Zeiber : les ouvrages et les heures … et les restes, Monique Régimbald-Zeiber et Anne-Marie St-Jean Aubre [dir.], Éditions les petits carnets, 2020, 131 p.
  • https://moniqueregimbaldzeiber.com/


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