Avec une approche de recherche-création multidisciplinaire, le collectif Nonhuman Nonsense déploie des fictions spéculatives basées sur l’absurde qui mettent en jeu la fracture entre l’humain et le non-humain. Ses œuvres, qui usent du web pour plaider en faveur d’une perspective posthumaine, illuminent paradoxalement – et malicieusement – les limites de cette idée.

Le trio de « design spéculatif », basé entre Amsterdam, Stockholm et Dharamshala, explore des propositions extrêmes pour susciter le débat concernant notre époque. Il suggère par exemple de colorer génétiquement en rose les poulets d’élevage pour créer, avec leurs restes, un marqueur géologique de l’Anthropocène (Pink Chicken Project). Deux de ses œuvres, Council of Forest et Planetary Personhood, se tournent vers la littérature en investissant le fort ancrage de la culture démocratique dans la parole : elles jouent avec l’idée d’offrir une tribune aux animaux, aux végétaux et même à la matière inanimée à travers un « conseil de sages » et une « déclaration de droits ».

Council of Forest : si la forêt pouvait parler

Texte littéraire interactif, Council of Forest (2025) invite d’abord le lectorat à choisir un sujet (tourisme, foresterie ou espèces pollinisatrices, par exemple) de même que des protagonistes pour en débattre. Du lichen à la montagne en passant par les abeilles ou encore une abatteuse, ces porteur·ses de parole relèvent du non-humain, organique ou inorganique, mais s’expriment en anglais (légèrement parasité par un bourdonnement pour les abeilles, par du vent pour la montagne…) Les discussions dans lesquelles iels s’engagent évoluent chaque fois un peu différemment grâce à l’intelligence artificielle, sur laquelle l’œuvre est basée, mais aussi sur l’intervention possible de l’être humain de l’autre côté de l’écran, qui peut choisir de s’insérer dans la conversation. Par exemple, invité·es à réfléchir au tourisme, les abeilles, le lichen et l’abatteuse discutent de corridors écologiques et de monocultures, soulignant la perte d’habitat et de diversité écologique. À la fin de l’expérience, un « rapport de rencontre » est généré pour résumer les arguments de chacun·e; il inclut des propositions de politiques qui restent dans le domaine du réalisme – le projet, réalisé en collaboration avec une biosphère, a été financé dans le cadre d’un appel à projets suédois de prototypes imaginant des futurs possibles pour la chaîne de valeur forestière. Dans Council of Forest, chaque espèce contribue à la bonne entente, et il faut pour cela passer par un langage commun – celui de l’espèce « dominante », la lingua franca d’Homo sapiens. Au final, le projet utilise l’interactivité littéraire pour engager le public dans le rêve d’une cité où chaque être, peu importe sa nature, aurait voix au chapitre.

Capture d’écran de l’oeuvre Council of Forest. Source : council-of-forest.com

Planetary Personhood : la place paradoxale du langage

Pour sa part, Planetary Personhood (2020) utilise une forme langagière performative, la « déclaration de droits », pour remettre en question la vision anthropocentrée avec laquelle une valeur est accordée – ou non – à des êtres. Sous-titrée A Universal Declaration of Martian Rights, l’œuvre propose, sous la forme d’un site web rappelant de multiples manifestes virtuels, de défendre une planète rocheuse en « poursuivant une décolonisation radicale de l’espace » et en créant une solidarité avec les êtres déjà présents sur Mars – les roches.

« Can we be kind to a planet, even without “life”? »

Nonhuman Nonsense

Reconnaissant les roches comme notre ancêtre commun, Planetary Personhood imagine que l’on offre un passeport suédois à Allan, météorite dont Bill Clinton a dit, en 1997, qu’elle « nous parlait de la vie sur Mars ». Dans une vidéo de 5 min. 32, Allan – représentée par une roche placée devant un micro –, « parle » à sa manière : on entend le vent et l’activité sismique martiens, rien d’autre. « By putting a meteorite in front of a microphone, we are trying to show the limitations of language and categorization to describe something that is ultimately ineffable » [1], a expliqué le collectif au site Next Nature. De ce fait, il reconnaît aussi l’importance du langage comme facteur d’empathie – donner le micro à la roche l’anthropomorphise, crée un lien avec l’internaute par sa posture soudainement humaine.

  • Captures d'écran de Planetary Personhood sur lesquelles on voit une vidéo d'Allan au micro et une autre de Bill Clinton.

Une si comique ignorance

Quels territoires communs pouvons-nous, en tant qu’êtres humains, partager avec les autres espèces, les machines, le minéral? Nonhuman Nonsense, en rêvant d’autres issues pour les « conquêtes » forestière et martienne, incarne un désir d’inclusion posthumaniste en même temps qu’il pointe avec humour sa limite : que savons-nous réellement de l’existence de la roche à qui nous souhaitons reconnaître le droit de rester intouchée? Que dirait la forêt… si elle parlait anglais? Plutôt que de se désoler de l’impossibilité de répondre à ces questions, le collectif choisit tantôt d’inventer ses réponses, tantôt de mettre en scène l’ampleur du choc entre la diversité des modes d’être. En ressort l’éclatant anthropocentrisme des formes avec lesquelles nous les appréhendons, notamment celles, langagières, de la démocratie. Ainsi, les artistes ne proposent pas vraiment de parasiter le web avec le discours du non-humain – de toute façon inaccessible –, mais plutôt d’assumer le côté sauvage d’un Internet où circulent les idées les plus stupéfiantes, et de parasiter « l’économie de l’attention » virtuelle par un absurde qui, lui, porte attention au monde.

Titres : Council of Forest et Planetary Personhood 
Créateur.ice : Nonhuman nonsense
Date de parution : 2025 et 2020
Lien vers les œuvres : https://council-of-forest.com/ et https://planetarypersonhood.com/#sign
Types d’œuvres : texte littéraire interactif généré par ordinateur, littérature numérique

[1] Baart, Ruben. 2020. « Talking non-human nonsense with Nonhuman Nonsense », Next Nature. En ligne : https://nextnature.org/en/magazine/story/2020/nonhuman-nonsense.

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