Anteism est une maison d’édition fondée par les artistes visuels et designers graphiques Harley Smart et Ryan Thompson. Spécialisée en livres d’artiste conçus sur mesure, de manière artisanale, pour chaque collaborateur·ice, elle entretient un intérêt particulier pour les arts explorant les potentialités des technologies numériques, notamment la réalité augmentée et l’intelligence artificielle générative. Ce portrait est tiré d’un entretien mené avec Harley Smart en novembre 2024.

Née en 2004 à Victoria, elle est désormais principalement basée à Montréal, comme son cofondateur Harley Smart. Quoique spécialisée en livres d’art et livres d’artiste depuis ses origines, elle publie aussi des ouvrages ayant pour thématiques les nouvelles technologies et les pratiques artistiques innovatrices. Ces intérêts découlent des premiers livres édités par Smart et Thompson, avant même la création officielle d’Anteism : de 2003 à 2005, ils organisent des expositions d’art contemporain à Victoria, qui donnent lieu à la conception de catalogues d’exposition monographiques et de livres d’artiste. Anteism, dont le nom vient d’une idée trouvée par Thompson à l’occasion du premier livre édité par le duo – un zine présentant les contributions d’artistes d’une exposition – trouve un départ institutionnel en 2005 lorsque Smart obtient une bourse du Conseil des arts du Canada pour l’édition émergente.

L’activité d’Anteism constitue donc la continuation du travail de mise en valeur des arts visuels et de collaboration avec des artistes que ses fondateurs ont commencé il y a plus de vingt ans. Si la maison ne publie plus exclusivement des livres d’exposition comme à ses débuts, elle demeure néanmoins une plateforme d’expérimentations avec des techniques de fabrication de livres éclectiques et artisanales, comme des dorures de tranche, des reliures cousues à la main ou de l’embossage, de même que de collaborations étroites avec des artistes visuel·le·s.

Capture d’écran du catalogue d’Anteism (avril 2026)

L’exploration des potentialités offertes par les technologies numériques dans les domaines des arts visuels et littéraires caractérise, par ailleurs, tous les ouvrages de la maison. Elle explore notamment, à la fois thématiquement et formellement, les usages possibles de l’intelligence artificielle générative dans les arts visuels, les intersections entre être humain et machine, la redéfinition de l’objet « livre » par les développements technologiques, et les arts numériques en général.

Origines et relation avec les arts visuels

Après l’obtention d’un baccalauréat en arts visuels à l’Université Concordia (Montréal), Smart déménage à New York, où il travaille à la galerie d’art contemporain The Hole, pour laquelle il réalise des catalogues d’exposition et quelques livres d’artiste. Il s’agit déjà d’ouvrages au fini spécial, à petit tirage, qu’il fabrique lui-même après impression par machine Xerox. Ce travail lui permet de constituer un réseau d’artistes et d’enrichir le catalogue d’Anteism. C’est ainsi que, par bouche-à-oreille, Smart devient l’éditeur du livre de l’album A Seat at the Table (2016) de Solange Knowles. La maison d’édition maintient toujours aujourd’hui son lien avec The Hole : la boutique de la galerie présente notamment des livres réalisés par elle, tels qu’Inner Demon Delectatio (2023), livre d’exposition de l’artiste peintre Matthew Hansel.

Plusieurs livres de la maison sont d’ailleurs pensés et conçus comme des objets d’art en eux-mêmes. Ainsi Inner Demon Delectatio (2023) a fait l’objet d’une édition limitée tirée à dix exemplaires agrémentés d’estampage métallisé à chaud et logés dans des étuis de tissu ornés d’un sigle doré tridimensionnel. Le catalogue d’éditions spéciales passées contient aussi, notamment, l’ouvrage Moko Moko Doki Doki (2021) de Misaki Kawai, dont la couverture a été conçue en fourrures artificielles de différentes couleurs vives arborant des visages de feutrine.

Anteism croît en 2016 et en 2017, jusqu’à obtenir son propre local d’expositions de 2019 à 2023, à la jonction des quartiers d’Outremont et du Mile End à Montréal, dans lequel elle organise des vernissages pour les artistes de son catalogue, mais aussi des lancements, lectures publiques et événements littéraires pour d’autres maisons d’édition et organismes, tels que Metatron Press et ARCMTL. Elle reprend, entre autres, sa première exposition à la LA Art Book Fair de Printed Matter de 2019, laquelle avait aussi été organisée en partenariat avec Google Arts & Culture. Durant ces années, ses événements rassemblent de nombreux·ses artistes visuel·le·s pratiquant avec des technologies numériques génératives : Refik Anadol, Tom White, Hito Seyerl, Anna Ridler…

BookArt : artisanat, édition et collaboration

En conjonction avec Anteism, Smart crée en 2013 l’entreprise BookArt, qui propose un service de fabrication de livres sur mesure, principalement de livres d’artiste.

Par les soumissions reçues à travers BookArt et les demandes spécifiques de collaborateur·ice·s, Anteism maintient un lien avec une communauté d’artistes requérant une fabrication sur mesure pour l’ouvrage qu’iels envisagent. Dans son atelier, Smart met en place une production artisanale de livres qu’il fabrique lui-même grâce à des machines de reliure accumulées au fil des années, dont une couseuse datant des années 1960 et provenant de la British Library à Londres, la seule à Montréal.

Il déclare que cette production très indépendante réduit l’envergure des tirages et de la distribution des ouvrages publiés, « we never fit in distribution, we never fit well because […] we are a small independent micropublisher, I guess is how we would be defined[1] », mais maintient la liberté artistique de leurs artistes et des éditeurs : « […] a lot of the artists we work with, […] they might not have the best distribution or sales push and everything, but they have a lot of input. […] [W]e have […] freedom to choose what we want to work on next[2]. » Un souci écologique motive aussi cette chaîne de production fondée sur le prototypage et la précommande, qui implique une réflexion en parallèle sur les techniques, physiques et numériques, de fabrication du livre : « By doing digital short run already, I feel like […] we are not contributing as much to that. […] [T]hat’s […] this big dirty secret about the book trade, is that 50% of all books printed don’t make it to the shelves. They get pulped, and the ones that do sell pay for the whole production […]. […] [A] lot of books I feel could just be digital formats[3]. »

Le lien maintenu entre Anteism et la galerie The Hole fournit un accès direct aux artistes qui y sont exposé·e·s ; Smart et Thompson sollicitent par ailleurs des artistes dont la pratique a des affinités avec leur ligne éditoriale, particulièrement dans le champ des explorations des effets des technologies numériques sur les arts visuels, tels que Sougwen Chung. Selon Smart, il s’agit aussi d’une question d’instinct et d’intérêts personnels : « It’s very much […] more personal interests […]. […] [W]e don’t really discuss a whole lot or like debate about what we’re going to publish next. It often just feels right, like "that’s the next one, that’s the next one[4]". »

Des essais et textes de recherche-création complètent le catalogue de la maison, notamment une collection publiée en collaboration avec le Centre for Expanded Poetics de l’Université Concordia.

Nouvelles technologies

Tout en demeurant fidèle à sa spécialité principale, les arts visuels contemporains, le catalogue d’Anteism est ainsi marqué par un second intérêt, découlant naturellement du premier, pour les technologies numériques et leur association avec la littérature et les arts.

Du livre d’Emmanuel Marceau Deep Learning describes… …Abstract Paintings (2015), dans lequel l’artiste documente des descriptions de toiles abstraites générées par l’algorithme de reconnaissance visuelle de Google Vision, à l’ouvrage Genesis #000-051 – Botto (2025), qui présente des illustrations et des textes générés par l’intelligence artificielle Botto, Anteism explore depuis plus de dix ans le croisement de l’apprentissage machine et des arts visuels.

La maison élabore aussi un certain nombre de projets impliquant la réalité augmentée, que Smart étudie depuis plusieurs années. En 2014, Anteism publie le livre d’artiste Scorpion Dagger: Do You Like Relaxing? de James Kerr, pour lequel Smart développe une application mobile qui, détectant les illustrations, les agrémente d’animations. Plus récemment, dans le cadre de sa maîtrise en design complétée à l’Université Concordia, il conçoit le prototype de son application Marginalia, qui détecte le texte imprimé et l’utilise comme intrant d’une conversation avec GPT-3 ou Stable Diffusion, générant ainsi des résumés, des idées secondaires et des illustrations accompagnant le texte. L’enrichissement de Marginalia, notamment l’ajout de fonctionnalités permettant le partage d’annotations, demeure un projet pour Smart, qui y voit l’occasion d’étendre les frontières du texte imprimé et de rendre les médias ouverts et communautaires : « […] [T]hat would just make this possibility of just, you know, flip through any old book, and somebody may have left commentary anywhere, and you can reply to it, […], have a text thread going, a conversation on the page, and you can link to anything, you can put hyperlinks. It’s all kind of open media. So that for print, I think is really exciting. […] Publishers, authors, readers, everybody can kind of be on the page and have discourse there, and it makes it less of a static medium, […] print media[5]. »


  1. « Nous ne sommes jamais entrés aisément dans les modèles de distribution, nous n’y sommes jamais entrés parce que je suppose que nous pourrions être définis comme un micro-éditeur indépendant. » (Toutes les traductions sont des traductions libres.) ↩︎

  2. « Beaucoup d’artistes avec lesquel·le·s nous travaillons ne bénéficient peut-être pas de la meilleure distribution ou des meilleures stratégies de vente, mais iels ont beaucoup de pouvoir décisionnel. Nous avons la liberté de choisir ce sur quoi nous travaillerons. » ↩︎

  3. « En faisant des courts tirages numériques déjà, je sens que nous n’y contribuons pas autant. Un gros et sombre secret de l’industrie du livre est que 50% des livres imprimés ne parviennent pas aux rayonnages. Ils se font pilonner, et ceux qui se vendent paient pour la production entière. Beaucoup de livres, je pense, pourraient être seulement en format numérique. » ↩︎

  4. « C’est beaucoup plus des intérêts personnels. Nous ne discutons pas énormément ou ne débattons pas, disons, de ce que nous publierons ensuite. Souvent, cela nous semble tout simplement juste, comme “c’est le prochain, c’est le prochain”. » ↩︎

  5. « Cela créerait cette possibilité, par exemple, de tourner les pages de n’importe quel livre, de constater que quelqu’un y a déjà laissé des commentaires et de pouvoir y répondre, d’entretenir un fil de messages, une conversation sur la page, et on peut créer des liens vers tout, on peut mettre des hyperliens. Ce serait, en quelque sorte, des médias ouverts. Pour l’imprimé, je trouve ça très excitant. Les éditeur·ice·s, les auteur·ice·s, les lecteur·ice·s, tout le monde peut être sur la page et y tenir un discours, et cela fait des médias imprimés un medium moins statique. » ↩︎

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