Quatrième volume de la collection « Bruits de la langue » – liée au festival de rencontres artistiques et littéraires éponyme se tenant à Poitiers depuis 2016 –, Emmanuelle Pireyre. Écrire, enquêter, performer est une initiative éditoriale pensée comme un dialogue approfondi entre des perspectives, propositions, regards et analyses de quatre fin·es connaisseur·euses de l’œuvre de l’écrivaine et la parole de cette dernière à laquelle le volume est intégralement consacré. Ouvrage pleinement polyphonique, il s’agence comme une longue conversation configurée en sept grandes stations et aménagée dans une forme « qui rende compte des relectures, discussions, rebonds, réécritures, hésitations, précisions entre Emmanuelle Pireyre et chacun·e des contributeurs ou contributrices » (p. 8) que sont Estelle Mouton-Rovira (maitresse de conférence), Olivier Bosson (réalisateur et performeur), Olivia Rosenthal (écrivaine et professeure d’université – qui fut la présidente du jury de la soutenance de thèse de Pireyre défendue en 2024) et Jean-Charles Massera (écrivain et artiste). Et le livre, qui comporte aussi quelques matériaux iconographiques, de se terminer par un bref autoportrait facétieux composé par l’écrivaine qui revient sur son parcours de vie et d’autrice avec beaucoup de malice, dans un ébranlement affirmé du trop de sérieux que pareil exercice pourrait entrainer.

[La] collection [« Bruits de la langue »] vise à faire dialoguer […] deux écritures de recherche [distinctes], qu’on sépare le plus souvent en « création » (du côté des auteurs et autrices) et « recherche » (universitaire), dans une démarche de « recherche-création ». […] Constatant le caractère fructueux de ces échanges [entre auteur·rices et chercheur·euses], mais pensant que la recherche sur une œuvre ne doit pas se limiter ou être restreinte à ce qu’en dit l’auteur ou l’autrice, l’envie nous est venue de donner une forme éditoriale à ce dialogue entre création et recherche. (p. 7)

Double-page du livre, donnant à saisir le dispositif conversationnel évoqué.

L’enjeu du volume est tout à la fois de revenir sur des motifs clés de l’œuvre, sur certains de ses nœuds tant formels que thématiques, mais aussi et avant tout sur la façon dont se configure la « recherche littéraire » (p. 9) impulsée par l’autrice, qui concerne au premier plan un travail de réagencement du monde, de modification de certains de ses « morceaux » (p. 31) et des idées qui peuvent en émerger. L’ouvrage permet ainsi de revenir sur l’« écriture hors des sentiers battus » (p. 10) déployée par Pireyre, sur la « littérature débridée » (p. 12) qu’elle propose, foncièrement « mixte, impure, multiple » (p. 121) et marquée ce faisant par une mise en déroute de la classification générique traditionnelle. Sont ainsi abordés, en ne retenant ici que les avenues centrales du dispositif conversationnel mis en place : son rapport à la performance narrative (de manière centrale et appuyée) et l’importance accordée à l’oralité dans son travail d’écriture ; son attachement à la collaboration artistique ; le rôle déterminant joué par le montage dans sa poétique (le fait de tisser des liens inattendus entre différents éléments parfois complètement hétéroclites) et la manière dont elle cherche, à travers un rangement/classement très singulièrement mené, à « déplacer les curseurs du réel et [de la sorte] le poétiser » (p. 59) ; le thème de la technique et le (macro)motif machinique auxquels le quatrième chapitre est consacré ; la mise en jeu de la culture contemporaine au travers de situations tant banales que biscornues ; la question des rapports de genre, de « l’écriture au féminin » (p. 109) et autres enjeux politiques transversaux ; l’entremêlement des tons, registres de langue, modalités discursives et « énergies d’écriture » (p. 61) dont témoigne son usage de la langue française ; ou encore son rapport à l’humour et à un certain comique venant dessiner un « gros sourire » (p. 53) en filigrane de ses textes. Il convient par ailleurs de mentionner (et de souligner l’apport de) la riche bibliographie présente en fin d’ouvrage qui circonscrit de manière très précise l’ensemble des publications – au sens très large du terme – et réalisations de l’écrivaine, ainsi que la littérature critique développée sur et au départ de son œuvre depuis 2012.

L’ensemble, coordonné par Cécile Chatelet, relève donc d’un projet éditorial qui, en offrant une porte d’entrée de choix – tout à fait réjouissante et stimulante – dans l’œuvre de Pireyre, vient dans le même temps bousculer la manière usuelle dont se construit le commentaire critique sur l’œuvre d’un·e autrice. On ne peut que souhaiter que pareille dynamique qui entretisse création et recherche, très inspirante, avive ailleurs des initiatives et processus analogues. 

Titre : Emmanuelle Pireyre. Écrire, enquêter, performer
Directrice : Cécile Chatelet
Éditeur : L’ire des marges, coll. « Bruits de langues »
Date : Automne 2025
Nombre de pages : 165

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