Transmission : les héritages de la Baie-James est une bande dessinée écrite par Annie Desrochers et illustrée par Christian Quesnel. Cette publication récente chez Écosociété, adaptée du balado du même titre produite par Radio-Canada Ohdio, se trouve au croisement entre le reportage, le documentaire et le récit de voyage.
Tant dans la bande dessinée que dans le balado, la journaliste Annie Desrochers raconte son enquête sur les impacts sociaux, culturels et politiques qui ont découlé du projet massif de construction de barrages dans la région de la Baie-James. C’est pour l’autrice une histoire très personnelle. D’abord, car son grand-père, Paul Desrochers, a mené le projet au sein du gouvernement de Robert Bourassa dans les années 1960 et 1970; mais aussi parce que trois enfants d’Annie Desrochers accompagnent son enquête journalistique dans le nord du Québec. Ces derniers contribuent par leur curiosité et leurs réflexions à cette enquête, une présence qui rend très tangibles les questions centrales de l’œuvre : que souhaitons-nous laisser aux générations futures, et comment jugeront-elles nos actes ?
Le langage visuel
Les premières pages de la bande dessinée Transmission : les héritages de la Baie-James nous présentent le chantier hydroélectrique éponyme sous plusieurs angles : nous sommes à vol d’oiseau, puis sous des pylônes électriques, nous scannons sa topographie grâce à une carte, et nous nous arrêtons devant une écluse titanesque.
Cette entrée en matière sous-tend un jeu poétique intéressant : notre perspective est déplacée pour montrer l’étendue du site de la Baie-James. Ces images agissent comme une métaphore visuelle pour l’ensemble de l’œuvre où nous examinons les différents héritages du projet hydroélectrique, sous plusieurs « angles », façon de parler.
L’ouverture est à dominante visuelle, le texte présent est bref et espacé pour nous laisser prendre la mesure de chaque panneau. Autrement dit, on est loin d’un Tintin.
Je prends ces premières pages en exemple, mais elles sont emblématiques du reste de l’œuvre. L’art de Christian Quesnel s’y déploie avec un langage visuel qui appuie le texte de Desrochers. L’importance de l’aspect graphique (en termes d’espace occupé et de potentiel poétique) est particulière dans le cas de Transmission, étant donné le passage d’un médium vers un autre : le premier purement audionumérique, le deuxième fortement visuel.
On perd la voix, mais pas le contenu
En termes d’adaptation, la bande dessinée est très fidèle au balado d’origine. Les cinq épisodes deviennent cinq sections, et le texte est généralement identique d’une version à l’autre. La narration et les dialogues du balado Transmission sont apposés sur la page dans des bulles.

Dans la version sonore, les enregistrements in situ et l’utilisation d’archives donnent beaucoup de caractère à l’œuvre. Notamment, nous sommes emportés dans le road trip grâce aux discussions complices partagées entre Desrochers et ses enfants en voiture ou dans des motels. Ces moments plus chaleureux sont entrecoupés de discussions parfois difficiles avec des ancien·nes collègues de Paul Desrochers, ou avec des habitant·es de la région. Qui plus est, la facette documentaire de l’œuvre utilise des archives sonores de Radio-Canada afin de reconstruire l’histoire de l’édification des barrages et ses remous politiques. Le timbre de la voix, l’émotion, les accents locaux et la granularité des archives que l’on peut déceler à l’écoute colorent les intervenant·es du balado et nous immergent dans leurs histoires et leurs réalités d’une manière propre au médium sonore.
Ce qui sort de la page
Si l’adaptation vers la bande dessinée ne permet pas de capturer cette particularité intimiste du genre balado – qui contribue à sa popularité –, le changement d’un médium vers un autre s’avère cependant une opportunité d’explorer une nouvelle interprétation du texte original. Notamment, le territoire lui-même, point pivot de l’ensemble de l’œuvre, est beaucoup plus présent dans la bande dessinée. Christian Quesnel lui donne forme et nous permet de mieux apprécier l’ampleur du projet hydroélectrique de la Baie-James. Segment particulièrement évocateur, deux illustrations consécutives montrent l’inondation qu’a subie le territoire.
Le style artistique de Quesnel plonge souvent dans le surréalisme, ce qui ajoute une tout autre dimension à l’œuvre, alors que le registre du balado d’origine valse entre le familier et le factuel. Autant Desrochers éclaire le passé de son grand-père, autant elle prend la mesure des impacts qu’il a laissés sur sa famille par son absence (car il laissait la charge de ses enfants pleinement à sa conjointe) et par son éventuel suicide, devenu sujet tabou chez ses proches. Ce même texte prend une tournure davantage onirique, voire mythique, puisque des symboles (parfois folkloriques ou populaires) se mêlent à des pages où convergent plusieurs époques.
Considérer les deux éditions de Transmission nous offre un pas de recul sur les opportunités créatives qui viennent avec différents médiums, même lorsqu’on raconte la même histoire. L’exploration visuelle lors de la revisite du projet en fait une œuvre assez unique pour que les deux puissent être lues et écoutées de manière complémentaire; l’une est plus intime et familière, alors que l’autre est plus déstabilisante et poétique. À l’image de la route de la Baie-James traversée par la journaliste Desrochers pour retracer le legs de son grand-père, ce récit parcouru à nouveau nous permet d’y voir de nouvelles manières de raconter et de réfléchir le passé.
Titre : Transmission : les héritages de la Baie-James
Auteur·rices : Annie Desrochers, Christian Quesnel (bande dessinée) et Cédric Chabuel (réalisation du balado)
Éditeur : Écosociété (bande dessinée) et Radio-Canada Ohdio
Date : 2019-2025
Format : balado adapté en bande dessinée





