En Suisse romande, l’association Les Insécables fédère huit maisons d’édition « d’art, de littérature et de combats ». Concourant joyeusement ensemble dans l’indépendance éditoriale, ces petites structures désormais inséparables ont développé un modèle de mutualisation où règnent l’expérimentation, l’engagement et un désir commun d’innovation.
« On est concurrents et c’est fabuleux » : Les Insécables, par cette boutade empruntée à l’éditeur Jean Richard, désignent une de leur valeur phare, la bibliodiversité. « Plus de livres existent, plus de petites maisons d’édition existent, mieux c’est. On est chacun sur une niche spécifique », explique Alexandre Grandjean, éditeur d’Hélice Hélas et porte-voix du collectif, soulignant du même souffle que le mot « concurrents » trouve son étymologie dans les termes « courir ensemble ». Les membres des Insécables célèbrent donc leurs atomes crochus depuis une dizaine d’années, en s’associant notamment pour la mise sur pied de stands collectifs dans les salons et les foires, autant en Suisse qu’à l’international. On a ainsi pu retrouver Les Insécables au Salon du livre de Genève avec un carrousel, installé par des forain·es, où ont pris place des lectures d’auteur·es, mais aussi à des événements français comme le Marché de la poésie de Paris, Étonnants voyageurs ou le salon Mi-Livre Mi-Raisin, qui réunit annuellement des maisons d’édition et des vigneron·nes indépendant·es. Chaque maison d’édition continue toutefois de promouvoir principalement, malgré le chapeau commun, son identité singulière auprès du public.

Avec la conviction qu’« à plusieurs, on a plus de poids », les membres de l’association coorganisent aussi leurs journées professionnelles, développent des initiatives promotionnelles ou encore partagent une liste commune de contacts dans les médias et les bibliothèques, de manière à réduire le temps de veille : « On gagne un temps phénoménal. » Au-delà de la simple mise en commun de ressources, c’est donc une véritable synergie qui anime le collectif, qui va jusqu’à se concerter, parfois, avec les auteur·es pour publier leur projet dans la maison d’édition la plus appropriée, dans une forme de « polyamour éditorial » : « Un auteur, une autrice ne fait pas d’infidélité en allant publier chez un autre éditeur si tout est fait de manière concertée. Un texte qui n’est pas forcément pour moi pourra trouver sa place chez un autre. […] Cette manière de faire nous permet de penser une carrière d’artiste en commun ». Les éditeur·ices comme les artistes bénéficient de cette concertation, puisque la participation d’un·e auteur·e à un salon peut ainsi avoir des retombées dans plusieurs maisons.
Une histoire de prise de risques
Ce modèle de mise en commun, qui renégocie les frontières de la compétition tout en respectant les désirs et pratiques de chaque éditeur·rice, s’enracine dans une longue histoire d’amitié et d’essais aussi variés qu’audacieux. Pour en retrouver les sources, il faut retourner au début des années 2000, moment où l’édition suisse romande — à l’instar de l’édition québécoise — commence à foisonner de nouvelles maisons d’édition qui « refusent le statu quo » et « veulent rayonner dans la francophonie », explique Alexandre Grandjean. Jeune éditeur, au milieu des années 2010, il a d’abord l’ambition de créer une coopérative de maisons d’édition indépendantes, puis, au fil des verres et des discussions, se rend compte que cette idée est peut-être incompatible avec la philosophie autonomiste de chacune. C’est finalement en 2015, grâce à l’impulsion d’un premier projet mensuel véritablement fédérateur, « Le Cran Littéraire », que le collectif se cristallise : partant de l’invitation d’un cinéma et de l’idée que « nos auteurs et nos autrices avaient un incroyable talent, qu’ils savaient se mettre en scène avec les arts visuels, avec le cinéma, avec la musique », des soirées de performances littéraires sont organisées, avec certaines prestations partant ensuite en tournée. Diverses expérimentations sont tentées dans la foulée, dont une première librairie autogérée par des éditeur·rices suisses qui naît en 2017, mais ne tient que deux ans, notamment en raison de son modèle économique : seuls sont vendus les livres des éditeurs concernés.
« Face à nos difficultés, le collectif permet de garantir un certain soutien, moral, effectif s’il faut […] On le charge de désir »
Alexandre Grandjean
Si cette ambitieuse tentative avorte, elle contribue néanmoins au renforcement d’une communauté. Des demandes de financement communes sont déposées, des chroniques réflexives permettent de traverser la pandémie de COVID-19 (Les Insécables en continu) et, plus récemment, un club de lecture entre éditeur·rices pour « partager des textes qui nous enthousiasment », « retrouver le feu sacré », soude le groupe. « Dans le fond, on a créé un regroupement d’éditeurs, mais on a surtout créé une amitié, une solidarité entre éditeurs, qui est un peu à la base de notre collectif. » Sur What’s app, sur Zoom, les membres des Insécables sont en communication constante, si bien que lorsqu’un éditeur y a déploré une inondation de ses stocks, « en trente minutes, une heure, on s’est retrouvé à cinq ou six personnes, à aller l’aider à sauver ce qu’on pouvait sauver… »
Le secret est dans l’engagement
Manifestement organique, le mouvement de mutualisation des Insécables provient du terrain, d’une réflexion collective nourrie et d’un apport de chaque personne participante. Afin de pouvoir parler aux institutions et de recevoir des subventions, il s’est cristallisé en association, dont la présidence est tournante (aux deux ans) — ce qui engage pour chaque membre de devoir y imprimer sa marque un jour ou l’autre, explique le porte-voix. Pour éviter les inégalités, toute participation est rémunérée en fonction des moyens. Aux éditeur·rices qui voudraient mettre sur pied des projets de mutualisation, Alexandre Grandjean conseille aussi de prévoir en amont les procédures en cas de conflit. Au-delà de ces mécanismes, c’est bien sûr une philosophie commune, et un profond engagement envers l’édition indépendante qui tiennent Les Insécables : avec son membrariat fonctionnant par « cooptation générale », le collectif demeure volontairement restreint afin de rester fidèle à ses ambitions. Il encourage toutefois activement les initiatives semblables à la sienne; d’ailleurs, un collectif franco-suisse similaire, mais associant librairies et maisons d’édition, a aussi vu le jour : Les Désirables.
Prochains terrains de jeux
Si ce modèle de collaboration essaime, c’est sans doute que les défis sont nombreux dans le secteur, et les idées foisonnantes. À l’heure d’écrire ces lignes, Alexandre Grandjean se questionne sur les possibilités pour l’édition indépendante de mutualiser une imprimerie – une voie pour réduire les coûts de production locale et l’empreinte écologique des livres – tout comme sur la « sanctuarisation » des catalogues : que se passe-t-il si une des organisations membre ferme boutique? Ces questionnements témoignent de la volonté de chérir une communauté, et non seulement une équipe rapprochée. « Face à nos difficultés, le collectif permet de garantir un certain soutien, moral, effectif s’il faut […] On le charge de désir. Le jour où il n’y aura plus de désir, ce sera une coquille vide, on la laissera sur le bord de la route. »