Oblique s’est entretenu avec Carol-Ann Belzil-Normand, poète, cinéaste, artiste visuelle, afin de discuter de sa pratique littéraire et artistique et de ses réflexions sur les rapports entre l’écriture et sa traduction médiatique.

MM : Considérant que tu produis entre autres des recueils de poésie, des films et des expositions, comment les différents pans de ta pratique artistique s’influencent-ils entre eux ?

CABN : À la base, j’ai une formation en arts visuels. Ça teinte toutes les disciplines, la manière dont j’aborde toutes les autres formes dans ma pratique. […] Pussy Ghost est un recueil que j’ai pensé dans l’écriture en faisant écho au cinéma et aux femmes cinéastes, créant d’emblée une interdisciplinarité. En ce moment, je suis en train de développer un projet d’animation, qui implique une performance avec un costume de chat et une installation-performance liée à ce recueil. […] J’aime bien partir d’une idée et l’éclater. Mes projets ont toujours un peu cette mutation rhizomatique qui va d’une forme à l’autre. [En ce moment], je travaille un corpus d’écriture inspiré par les archétypes féminins, notamment les femmes-monstres. Je travaille actuellement avec les éditions du passage sur la figure de la sirène. J’ai aussi écrit un autre recueil qui porte sur le flou. C’est une réflexion sur le langage dans un rapport de gratitude à toutes les personnes et toutes les opportunités que j’ai eues de faire des projets en arts visuels qui faisaient écho à la littérature. Tout ça, ça s’appelle feu flou bouche et il paraîtra prochainement au Lézard amoureux.

MM : Est-ce que feu flou bouche représente une forme d’archive, finalement, de projets qui sont plus vivants ou plus insaisissables par l’écriture ?

CABN : Oui, c’est ça. Il y a une forme de matérialité immatérielle, on pourrait dire, que j’essaie de présenter ou de mettre en scène dans des contextes installatifs. Après, que reste-t-il de ces projets ? Le recueil feu flou bouche est justement une archive et une gratitude de toutes ces choses qui ont disparu puisqu’elles existaient dans un temps et un espace [précis], dans le moment présent. J’archive donc tous ces projets qui m’ont permis, dans l’interdisciplinarité de ma pratique littéraire et artistique, de matérialiser cette écriture et de laisser une trace.

Photo de Carol-Ann Belzil-Normand sur scène, lors d'une lecture de poésie.
Carol-Ann Belzil-Normand lors d’une lecture de poésie. Source : Carol-Ann Belzil-Normand

MM : J’aimerais t’entendre sur les liens entre ta pratique artistique et tes recherches universitaires. Comment se nourrissent-elles ?

CABN : Dans le cadre de ma thèse en littérature, arts de la scène et de l’écran, qui porte sur le cinéma d’animation et le cinéma des femmes, il y a un aspect interdisciplinaire parce que je parle beaucoup de liens avec la littérature. Par exemple, l’un des volets de ma thèse est sur le cinéma expérimental et ses différentes approches. En lien avec ce pan de ma thèse, j’ai pu expérimenter à l’écran d’épingles à la Bande Vidéo. J’ai réalisé le film Pic Pic. J’avais une résidence d’environ deux mois pour le faire (après, ça m’a pris un certain temps faire le montage, l’édition et la bande sonore du film). À l’avenir, j’aimerais faire toutes les bandes sonores de mes prochains films.

Le but de ma thèse est de faire des amorces filmiques pour effectuer des recherches liées à la méthodologie, mais qui ne portent pas sur l’aspect final de l’œuvre. Le deuxième chapitre, lui, porte sur le cinéma d’animation et la poésie. Donc je fais plein de liens entre le langage cinématographique et la construction du langage poétique. Par exemple, sur les figures de style ou sur la manière dont est composé le texte poétique versus l’image cinématographique. Je travaille justement sur Pussy Ghost. Je prends les poèmes et je les mets dans mon film, un peu comme les intertitres d’un film muet.

C’est donc une réflexion sur ce rapport entre la poésie et le cinéma d’animation, puis comment passer de l’un à l’autre de façon à faire émerger un discours. J’aimerais que tous mes projets artistiques puissent se retrouver dans ma thèse. La thèse les nourrit, d’une certaine manière. Quand j’enseigne au baccalauréat en art et science de l’animation, il y a un certain mouvement d’aller-retour de l’enseignement vers ma recherche.

MM : Tu as parlé du son, du fait que tu souhaitais faire les bandes sonores de tes films. Tu as fait un projet nommé Cri de velours, qui a donné lieu à la création d’un vinyle. Pourrais-tu nous en dire davantage ?

CABN : L’aspect sonore est un pan important dans ma pratique, ce l’est aussi dans le cinéma et la poésie généralement. Le son amplifie l’expérience poétique, je trouve. […] Par rapport à Cri de velours, qui était une installation sonore, j’ai d’abord enregistré deux trames sonores d’environ 20 minutes. Ce sont des pièces électroacoustiques d’ambiance avec des sonorités naturelles. Je souhaitais évoquer le cri à travers l’ambiance sonore, plutôt qu’enregistrer un cri « brut ». J’ai beaucoup modifié ma voix, le cri est lointain. À travers 16 modules disposés sur un plancher sonore, le passage des gens dans la pièce créait un remix de l’enregistrement unique à leurs pas et leurs déplacements.

L’été dernier, j’ai aussi eu une résidence à la Charpente des fauves, pendant laquelle j’ai créé un microlexique sonore composé de néologismes liés au son et à la performance. J’ai inventé des mots, un peu à la Claude Gauvreau, qui sont liés à la performance et aux actions sonores en temps réel. J’ai aussi écrit des poèmes pour montrer comment utiliser les mots du lexique dans un contexte poétique et « concret ». Je souhaite aussi faire un vinyle, sur lequel on retrouvera les cinq parties de la performance qui a découlé de cette résidence. Comme une transposition de la performance à un objet sonore. L’aspect sonore sert à la performance, mais il devient aussi une archive littéraire.

MM : Tu sembles avoir une réflexion intentionnelle sur le numérique, sur sa portée et la façon de l’utiliser. Pourrais-tu nous parler de ton utilisation du numérique (comme outil, comme technique ou même comme thème) au sein de tes productions artistiques ?

CABN : J’aborde le numérique comme j’approche les autres disciplines, soit de manière multidisciplinaire. De manière pratique, je l’utilise comme outil : l’aspect numérique permet d’ériger les bases de mes projets, et agit comme un remue-méninges […] J’aime l’idée que la matière peut se transformer et le numérique en fait partie. J’aborde les outils numériques comme des terrains d’associations libres, à la manière de la rêverie ou de la dérive poétique, où les idées se connectent non pas par logique, mais par affinités sensibles. Le numérique m’apparaît comme une matière à toucher, à sentir, à déformer. J’explore comment les technologies affectent le corps, non pas en l’effaçant, mais en le transformant. Un écran peut devenir une peau ; une interface, un prolongement du système nerveux. J’essaie de réconcilier la machine et la caresse, de retrouver le geste dans le flux numérique. Le toucher, l’odeur, la texture, ces dimensions souvent absentes deviennent les points d’entrée d’une esthétique du sensible au cœur du numérique. Le corps féminin, souvent filtré, cadré, effacé ou esthétisé par les technologies, revient dans ma pratique sous forme d’interface sensible. J’utilise le numérique pour réintroduire l’intimité et la subjectivité dans des dispositifs qui tendent à les aplanir. Les installations, les projections, les animations deviennent des espaces où le corps réapparaît autrement : fragmenté, élargi, ressenti plutôt que vu. Le numérique devient une architecture d’absence, un lieu de mémoire du corps, un espace où l’on peut sentir sa propre disparition. Je choisis d’habiter le flou. Jouer avec l’imprécision, c’est réintroduire l’humain dans la machine, la maladresse, la rêverie. Le numérique est un écosystème à dérégler doucement, entre le souffle et la poésie.

Le numérique m’apparaît comme une matière à toucher, à sentir, à déformer.

Carol-Ann Belzil-Normand

MM : Comment se déploie ton rapport au design, à la typographie et au graphisme dans tes œuvres (numériques ou non et littéraire ou non) ? Dans ton premier recueil, il y a beaucoup de jeux typographiques qui sont intentionnels et soignés.

CABN : Je me vois toujours plus près des arts visuels que du design. J’aime beaucoup jouer avec les mots, les redessiner. Il y a un rapport graphique à ce que je fais et ça fait partie [de ma pratique] de manière parfois inconsciente. Je m’intéresse beaucoup à l’édition et à la microédition et j’aime travailler en collaboration avec des designers. Pour Sanités, c’est Guylaine Couture qui a fait le design graphique. Ensemble, on a travaillé le rapport entre le graphisme et l’intention des poèmes. Chaque mise en valeur d’un mot pose un questionnement par rapport à l’intention poétique. […]

Pour un projet de fanzine avec Christiane Vadnais, on souhaite inclure des dessins à colorier pour les enfants. Comment montrer que c’est un outil, qu’on peut l’utiliser, le lire, le consulter, mais qu’il peut aussi servir à des ateliers ? Ce sont des questionnements qui passent par la mise en page, la typographie, le design. Il y a toujours un souci du rapport de soi à l’autre dans le design, c’est ce qui est intéressant. Cette considération s’applique aussi aux installations artistiques, aux rapports entre l’espace, l’écriture et la forme des œuvres. Le design d’un espace peut aussi permettre de suggérer une lecture de l’œuvre, ce qui crée un rapport particulier avec le public et les mots eux-mêmes. J’aime bien ce rapport d’efficacité de design en lien avec la déambulation des visiteur·ses dans l’espace.

MM : Quelle place attribues-tu à la forme du livre dans ta pratique ? On dénote une certaine poésie dans tous tes projets, qui se manifeste à travers ton approche de ceux-ci. Quels projets réserves-tu pour les livres ?

CABN : Plein de gens m’ont contactée comme si j’étais spécialiste des fanzines. Vamp a été sélectionné pour le prix Expozine 2024 (catégorie littérature francophone), mais je ne le considère pas comme un fanzine. Comment je conçois, [le fanzine] est davantage DIY, autopublié, dans un esprit de partage et d’éloignement de l’industrie du livre. La poésie est aussi un exutoire à l’écriture académique. Le livre est un bel objet, j’aime avoir la liberté de réactualiser ce qui est matérialisé dans le livre. Je le vois comme un objet indéterminé. Ça reste toujours ouvert, il y a la possibilité que le livre ne reste pas juste un livre, d’aller au-delà de sa forme.

Vous pouvez retrouver le travail de Carol-Ann ici. Son prochain recueil, feu flou bouche, paraîtra le 1er avril 2026 au Lézard amoureux.

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