Oblique a rencontré Maxime Rheault, cofondateur du studio de design CRITERIUM, pour en savoir plus sur ce studio de Québec qui collabore fréquemment à la création de livres d’artiste, par exemple Les habitants de la nuit (2017), L’Île inventée (2022) ou La chasse interdite (2024).

Pour quelle raison avez-vous décidé de créer le studio de design CRITERIUM ?

Le studio a été créé pour offrir quelque chose de différent en design graphique à Québec. Évidemment, il y a des studios à Montréal dont la façon de travailler s’apparente à la nôtre. Je veux dire par là qu’on a une approche plus « atelier » qu’« agence de communication », ce qu’on retrouve plus fréquemment [à Montréal] peut-être. On est davantage dans l’expérimentation, dans la matérialité des choses qu’on crée et dans ce sens-là, on se positionne plus du côté des arts visuels que de la publicité. Nous voulions nous donner le luxe de faire les choses comme on pensait qu’elles devraient être faites. Ce sont des approches plus européennes dans la structure. Il y a aussi le fait d’avoir pignon sur rue qui était super important pour avoir une porosité avec la ville, avec les gens aussi. Puis, opérer une galerie était dans nos idéaux. C’est venu un peu plus tard dans le parcours, mais c’est vraiment enthousiasmant aussi comme extension de notre pratique.

D’où vient le nom CRITERIUM?

Je suis un amateur de vélo : un criterium est une course de vélos très rapide et très serrée. Ça témoigne un peu de l’urgence du métier, en plus de mon amour du vélo. Mais le nom vient aussi du critère. Le critère, c’est ce qui définit les choses, et je pense qu’en design graphique, surtout en image de marque, mais aussi en édition, on a un peu la tâche de définir les projets. Un projet qui arrive de manière très abstraite, très idéalisée, on l’amène à une matérialité, on donne une forme à son intention. C’est ça, l’idée de CRITERIUM.

Quels types de projets littéraires sont les plus intéressants pour votre studio? Êtes-vous ouverts à n’importe quoi?

On est très ouverts! Je le dis souvent, parce qu’on peut faire du web, du packaging, de l’édition : à chaque fois, ce qui fait un bon projet, c’est l’idée ou l’histoire qu’il y a à raconter à travers lui. Si nous, on n’a pas ça comme designers, c’est impossible de faire un bon projet. Et c’est là que la forme littéraire, plus c’est champ gauche, plus il y a une prise de risques, plus ça va permettre de créer une réponse forte. Pas nécessairement novatrice, mais qui va être l’occasion de se dépasser un peu plus. À la base, opérer un studio, c’est aussi de mettre ça en priorité. On se donne les moyens de faire le meilleur projet possible, et peut-être de placer la profitabilité en deuxième ou en troisième place.

Photo du projet Rebâtir le ciel, présenté dans un écrin métallique.
Rebâtir le ciel, un projet alliant littérature et photographie dont le design a été réalisé par Criterium © CRITERIUM

Y a-t-il des projets littéraires ou des livres que vous considérez comme les plus réussis ou les plus inspirants?

C’est impossible, cette question-là… C’est comme choisir son enfant préféré. Tous les projets ont quelque chose qui nous a touchés, qu’on apprécie. On est toujours un peu animés par le prochain, et on en est un peu coupables. Récemment, La Chasse interdite a été un de nos favoris, parce que la matérialité est atypique et qu’elle sert à 100 % le propos. Il y a quelque chose de très cohérent. Tout ça en réduction de moyens, avec deux couleurs. C’est très sobre comme objet. Pour moi, toutes les cases d’un bon projet sont cochées. Sinon, c’est sûr qu’il y a des propositions qui datent un peu plus, comme le livre d’Isabelle Demers, Les habitants de la nuit. Ça a été un des premiers projets où on a testé les limites de cette forme. C’est un catalogue d’artiste, mais pas vraiment. Jouer avec ce flou a été dans les premiers essais intéressants pour nous. On en a plein de nouveaux aussi qui vont sortir prochainement.

  • Images du livre Les habitants de la nuit, des illustrations animalières en différentes nuances de vert par l'artiste Isabelle Demers.

Comment se déroule le processus de création graphique de livres d’artiste? Collaborez-vous avec des maisons d’édition littéraire traditionnelles? Est-ce que ce type de collaboration arrive souvent?

On travaille rarement avec des maisons d’édition, on travaille plutôt directement avec les auteurs ou les artistes, parce que ce sont de petits projets et parce que c’est géré un peu à bout de bras avec des subventions qu’ils arrivent à obtenir. Ça permet parfois plus de souplesse au niveau de la production du livre, dans le sens où on est moins dans une chaîne de commerce, où l’éditeur doit avoir un prix plancher très bas pour faire un peu de sous, et que le distributeur et le libraire puissent en faire un peu aussi. On l’a vécu par moments, ça ressert beaucoup les budgets et les possibles. Il faut devenir créatif pour naviguer dans cette réalité. Elle amène parfois des choix de couverture différente, des tensions à négocier entre la prise de risque du designer, de l’artiste et l’impératif commercial de l’éditeur. Sinon, pour le processus créatif, on essaye de le gérer beaucoup plus à l’interne. Il y a des mises en commun avec l’artiste, puis avec l’éditeur par moments mais, en général, on accueille l’artiste, on essaye d’avoir une commande qui est la plus ouverte possible. Ensuite, nous, on tente d’arrimer ce que l’on contrôle comme code de design à l’intention de l’artiste pour créer une forme qui est pertinente et qui devient un tremplin pour l’œuvre. […] On peut se permettre d’aller plus loin, dans le collectionnement, dans la création d’un objet sculptural, dans quelque chose qui donne un meilleur écho à l’œuvre.

Intérieur du projet Rebâtir le ciel, avec des pages de différentes dimensions.
Rebâtir le ciel © CRITERIUM

Est-ce que plusieurs de vos livres sont disponibles en librairie? Est-ce que ça arrive souvent ou les livres sont-ils plutôt en édition limitée?

Au Québec, en livres d’art, avec les livres un peu plus atypiques ou même photographiques, on n’a pas beaucoup de distribution, c’est souvent en consigne et c’est du 250 à 500 exemplaires en général. Je pense que LÎle inventée, au départ, c’était 500 exemplaires, et aujourd’hui on entame la troisième reproduction, c’est super. On est face à un tout petit marché. En général, les livres sont disponibles en consigne, sinon ce sont les artistes qui décident de les distribuer eux-mêmes, souvent sur leur site. Nos livres se trouvent à la librairie du musée, à la librairie Le Port de tête à Montréal, et à la librairie Pantoute, parfois.

Comment le processus de création change-t-il entre un livre d’artiste et un livre plus traditionnellement littéraire?

La réflexion est similaire, mais les ingrédients sont différents. Même avec le livre qui a tendance à être plus littéraire, on essaye de voir ce qu’on peut apporter à la forme. C’est quand même important de ne pas juste avoir un fourre-tout et une recette trop définie. À moins qu’on travaille comme avec Rhizome, où on a plus développé une codification pour la collection : même là, on essaye d’altérer cette codification pour rendre service aux propos de chaque livre. Il y a des éléments qui restent et des éléments qui sont malléables.

Votre site web indique que vos projets se distinguent par une approche conceptuelle, qu’est-ce que cela veut dire pour vous?

Souvent, en design, on essaye que chaque choix corresponde à un référent de l’intention. Par exemple, la pagination, les couleurs utilisées, tout se rapporte aux intentions du livre à la base. Donc, conceptuellement, on essaye de faire le pont. Si on prend certains axes de communication, ça peut être par la métaphore, par différents leviers, on essaye que tout soit attaché, fasse une œuvre à 100%. Choix typographique, choix du papier, on peut vouloir quelque chose de très lourd ou de très petit, de très vaste, de très souple, de très fibreux. Tout ça rentre en compte et doit être attaché, dans l’idéation, à l’œuvre qui est représentée.

Intérieur du livre Dialogues avec/with Chantal Dumas, imprimé sur papier vert et blanc.
Projet Dialogues avec/with Chantal Dumas © CRITERIUM

Vous travaillez dans le domaine du design graphique depuis longtemps, est-ce que votre pratique a beaucoup changé avec l’évolution des technologies et des logiciels?

Ma pratique a vraiment changé, mais plus au niveau de la maturité de la réflexion que par rapport à la technologie. L’exécution se fait plus rapidement maintenant qu’avant, mais les bonnes idées ne se trouvent pas nécessairement plus vite. On reste dans le commerce en général; même si on collabore avec les universités, même si on essaye de s’extraire un peu de ça en faisant plus de recherche et des projets moins liés à l’urgence, on est quand même confrontés à cette réalité. Plus ça s’accélère, plus on revient, peut-être, à l’expérimentation : photographique, des techniques d’estampes, des techniques d’illustration… On dirait que c’est là que les erreurs se créent et qu’on peut trouver des chemins différents. Plus ça s’accélère, plus les gens trouvent les mêmes idées rapidement.

Croyez-vous voir d’aussi grandes avancées dans les prochaines années ou décennies? Par rapport à l’intelligence artificielle, par exemple?

C’est très difficile de répondre à cette question. On s’en parle au moins chaque semaine, ou chaque jour, parce qu’on voit ce qui se fait autour de nous. À date, il y a très peu de qualité qui sort de ces outils. Je ne pense pas que nous, ça va nous impacter tant que ça. Les gens qui veulent travailler avec des humains pour trouver des idées et célébrer des œuvres, je pense qu’ils vont toujours exister.

Pour conclure, avez-vous un message pour les jeunes auteur·rices qui s’intéressent à votre travail?

C’est sûr qu’on est ouverts à faire plus de livres! Parfois, ça peut être intimidant pour les gens, comme les jeunes auteurs, de venir nous voir. On est très ouverts à travailler avec des personnes qui ont des projets intéressants et qui veulent prendre des risques, parce que ce sont ces risques qui font la qualité des projets, finalement.

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